La dame au Bob bleu…

20ème siècle, année 1993….J’ai 28 ans…Je suis en congés quelque part dans le sud de la France, dans un coin vallonné où gronde souvent le tonnerre…il y fait chaud…je ne sais précisément pas dans quelle commune française, ni dans quel département je me trouve, je suis comme ça, et je le suis encore un quart de siècle plus tard, je n’accorde pas d’attention à ce genre de détail formulé par les hommes,  je suis toujours réfractaire à savoir nommer les endroits où je me trouve…c’était au sud, dans un endroit vallonné où il faisait très chaud et c’est bien suffisant à mes souvenirs…

Je l’ai vu passer tous les jours, et l’on m’a confirmé l’information: Elle court! tous les jours……3,5km de descente, 3,5km de montée, allant et revenant d’un point à un autre, sous un soleil brulant, juste protégé d’un Bob, elle court… 7km quotidiennement…elle est assez vieille pour la jeune femme que je suis encore, bien plus âgée que ma propre mère…elle pourrait être ma grand mère je crois, 67? 68? 70 ans? je n’en sais rien….grande femme à la peau plissée par les années et tannée par l’été, ses muscles sont secs comme ceux d’un homme, son corps athlétique est hors concours dans la course à la séduction, il n’est pas là pour plaire, encore qu’il le pourrait si elle le voulait bien, il est là pour courir, le reste du monde n’a pas d’importance, ceux qui la regardent fixement comme je le fais effrontément, n’existent pas…un short bleu, un Marcel en guise de t.shirt et, vissée sur sa tête, un bob bleu marine à large bord, protégeant son crane et ses yeux de trop de soleil, elle descend vers le village, pour remonter ensuite, faisant alors un aller-retour quotidien en courant et me laissant songeuse…en 1993, il n’était pas habituel de voir une femme courir seule sur la route…j’ai su alors que, malade, son médecin lui ayant fait de sombres pronostics , elle avait du faire, inspirée par je ne sais qui, un deal avec la mort: « je cours, donc je vis » et elle courait, jour après jour, sans se lasser, son 7km journalier, toujours le même mais chaque jour réinventé…sans bonheur apparent mais avec une concentration bien visible et un plaisir intérieur que je percevais alors et je n’en revenais pas, de toute cette énergie vitale déployée, de tout ce bonheur invisible à la plupart des gens et inaccessible au commun des mortel mais que je devinais sans conteste…

D’elle, ne me reste comme souvenir visuel que les muscles de ses cuisses bronzées, ses bras nus et l’ombre de son visage émacié dont je ne percevais que quelques traits dissimulés par les rebords de son bob bleu….

Cette femme, sans jamais le savoir,  a guidé mes pas dans les années qui ont suivi, les siens m’ont  porté loin dans ma réflexion à propos du lien entre notre propre  mouvement et notre capacité à supporter ce monde….quelques années plus tard, au siècle suivant, alors que la mort était venu roder comme une garce auprès de moi, j’ai su que je m’en sortirais, en courant…depuis, je cours, avec toujours ce même buff rose vissé sur ma tête…je cours, en pensant à cette dame, du siècle dernier…à cette dame, au bob bleu…

 

 

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12 commentaires sur « La dame au Bob bleu… »

  1. Belle histoire…Qui sait, tu es (ou tu seras) peut être la dame au bob bleu (ou plutôt au buff rose) d’une future coureuse au long cours…
    J’aime vraiment lire tes histoires, tes portraits… c’est juste beau!

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  2. Bien écrit, il se dévore ce texte comme les km par un(e) mordu(e) de course à pied. Il y a toujours un déclic qui nous entraîne sur les chemins de la course à pied sous ses formes les plus diverses. En quelques lignes, voici comment je suis venu à chausser sur un pari des chaussures de Running et être à ce jour toujours en « course » en 2017. Ma première compétition, sans entraînement particulier (maxi 5km) : le semi -marathon de Draguignan (Var) en 1978, ma deuxième : les 100 km de Steenwerck (Nord) et la troisième : la marathon de Tahiti (Polynésie). Les 2 premières épreuves (le semi et le 100 bornes) c’est Bernard un copain qui à l’époque se débrouillait pas mal qui m’a proposé ces défis.Pour le marathon de Tahiti (à Papeete, depuis il est organisé sur l’île de Moorea), j’ai profité de mes 6 jours de repos après 6 semaines consécutives de travail sur l’atoll de Mururoa (je suis un vétéran des tristes et célèbres essais nucléaires) pour vivre cette inoubliable expérience des 42,195. Depuis, j’avoue avoir bouclé beaucoup de courses dans des régions diverses mais avec de entraînement sans programme particulier, à l’instinct et selon mes humeurs.
    Mon ami Bernard , lui a tout stoppé, depuis il a gagné de l’embonpoint et un souffle court. quel dommage !
    Cela peu vous sembler romancé mais c’est la vérité.

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  3. Quel beau texte!! Très touchant. Chacun a ses raisons pour courir. Pour moi entre autres c’est pour chasser mes démons ( ou essayer de les laisser loin derrière 😊) avec plus ou moins de réussite. Et ma dame au bob bleu à moi elle a plus de 70 ans, des cheveux rouges et on peut la croiser sur toutes les courses de ma région. Je la trouve admirable et elle m’inspire.

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    1. Merci Marion….j’ai moi aussi d’autres dames qui m’inspirent sur les courses du coin, dont une qui m’avait beaucoup boosté sur ma première course et qui m’a appris il y a peu qu’elle à 50 ans de course à pieds derrière elle, c’est magnifique…disons que cette dame à bob bleu dont je parle ici m’a accompagné mentalement tout le long de mon run de ce matin et c’est pour ça que j’en ai fait un billet, j’ai trouvé ça fort de café 25 ans après, d’être à ce point hantée (dans le bon sens du terme) par cette histoire, un peu malgré moi finalement ;o))

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  4. c’est très joli et ça donne du sens aux kms qu’on s’impose quotidiennement, qui paraissent si farfelus et énigmatiques pour tous ceux qui ne savent pas combien ce sont ces kms qui nous maintiennent en vie

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